Dépression: récit de ma relation aux médicaments


Ma Résilience / vendredi, avril 20th, 2018

Une vie de dépression

Quand j’avais 14 ans, on m’a prescrit des antidépresseurs. A l’époque, ni ma mère ni moi n’avons remis en question le diagnostic médical: j’étais en dépression et la seule façon de m’en sortir, c’était par les médicaments. Quand les antidépresseurs ont commencé à ne plus faire effet, on a augmenté la dose, puis changé le produit, jusqu’à atteindre des sommets dans le dosage et les molécules.

Cinq ans se sont écoulés, je n’étais toujours pas guérie. On ne m’a jamais proposé de thérapie à l’époque, c’est mon médecin traitant qui avait « pris le dossier en charge ». De son point de vue, personne ne pouvait me dire d’aller voir un psychologue, il fallait que cela vienne de moi. Seulement à 14 ans, on est bien éloigné de ce genre de théories et d’approches pour avoir le cran d’aller voir ses parents et de dire: « je veux aller voir un psy. »

L’éducation et la dépression

Les raisons sont multiples. Tout d’abord, on ne nous apprend pas ça, ni à l’école, ni à la maison. Ensuite, nous ressentons d’instinct que, aller voir nos parents pour leur dire que l’on veut parler à quelqu’un de notre dépression, sans leur parler à eux, va éveiller des soupçons. On va nous poser des questions, il va falloir donner des réponses que nous n’avons probablement pas nous-même. L’adolescence et son lot de solitude a fait son entrée, plutôt mourir que de se confier.

Vers 18 ans, j’ai décidé d’aller voir un psy pour la première fois. J’avais mis de côté de quoi payer une séance, je n’avais à l’époque aucune idée du déroulement d’une première consultation, ni même du fait que, en général, la première est gratuite. J’ai payé ma première séance, je n’y suis jamais retourné, faute de moyens. Je ne voulais pas demander d’aide à mes parents pour financer ce traitement, par fierté sans doute, pour ne pas éveiller de soupçon sur mon mal-être profond sûrement.

A 20 ans, je suis partie travailler à l’étranger, mes boîtes de médicaments dans la valise. De ce côté là, pas de problème. Il me suffisait d’appeler mon médecin traitant pour lui demander une ordonnance pour plusieurs mois de traitement, puis d’aller à la pharmacie pour récupérer les cachets, ni vue, ni connue, pas un centime de déboursé. Il m’était inconcevable de pouvoir partir sans, de pouvoir passer une journée sans les prendre, et j’avais une peur bleue de ne pas pouvoir trouver mon précieux dosage sur place. On avait eu beau m’expliquer qu’ils ne provoquaient aucune dépendance physique, on avait omis de me parler de la dépendance psychologique.

Vie active et dépression

Plus tard, quand j’ai voulu vraiment m’investir dans une thérapie et arrêter mon traitement, on m’a gentiment expliqué que deux choix s’offraient à moi: psychiatre et médicaments remboursés, ou psychologue sans médicament et de ma poche. J’étais coincée, embourbée dans un système bien huilé.

Quand j’ai commencé à dire à mon médecin traitant que dix ans de médication n’avaient pas franchement donné de résultat concret, on m’a dit que c’était normal, qu’il fallait persister et que je serai probablement obligée d’en prendre toute ma vie, vu mon histoire. Le traitement était certes inefficace de mon point de vue, mais médicalement parlant, c’était la meilleure chose à faire. En plus, je n’en n’avais pas conscience mais… « Sans médicament, ce serait pire » et « il ne fallait pas écouter les gens qui diabolisent les traitements médicamenteux, car c’est très dangereux de les arrêter…On va essayer une nouvelle molécule. »

Le pire je crois, c’est que je pense sincèrement que mon médecin ne faisait que dire ce qu’il pensait vrai. Son but n’était évidemment pas de me faire du mal, mais il était lui aussi embourbé dans un système bien huilé. Les laboratoires avaient main mise sur lui, lui avait main mise sur moi, et la seule personne dans l’histoire qui n’avait main mise sur rien, c’était moi, la principale intéressée.

Pendant les 5 années qui ont suivies, j’ai commencé à espacer les prises de médicaments, je ne les gardais qu’en « cas de coup dur ». J’ai enfin pu commencer à aller voir des psychothérapeutes de temps en temps quand mon budget me le permettait, je ne voulais pas aller voir de psychiatre car je ne voulais pas de nouveau traitement ou de nouvelle molécule, je commençais à ouvrir les yeux sur la dure réalité: tout le monde se foutait que j’aille vraiment mieux, tant que je prenais mes cachets et que je pouvais aller bosser, c’était tout bon.

Economie et dépression

Car vois-tu, le système bien huilé dont je te parle est assez pervers. On ne te soigne pas avec des médicaments pour que tu ailles mieux, mais pour que tu ne sois pas un fardeau pour la société. Et ça marche. Les médicaments sont effectivement efficaces jusqu’à un certain point, ils te permettent de rester debout et d’avancer, de ne pas te mettre en arrêt maladie et de rentrer dans le rang. Ils te soulagent juste assez pour être productive, assez peu pour avoir besoin d’y revenir, et plus tôt du rentres dans le système, plus tu intègres le concept et en fait une réalité que tu ne remettras pas en question.

Il faut avoir conscience de ça et l’admettre, même si ce n’est pas politiquement correct. Le monde est ainsi fait: nous vivons dans une société de consommation où pour avoir sa place il faut produire et consommer. Dès que l’on sort du rang, on ne sert plus à rien, et on nous tourne le dos. Si ce n’était pas le cas et si le monde était vraiment dirigé par des personnes altruistes et préoccupées par le bonheur, la santé et l’accomplissement de soi de chacun, nous n’aurions plus de gens à la rue, de famines, de guerres, de traitements coûteux et inaccessibles pour les maladies rares ou sévères.

Le malheur des gens et le malheur en général fait tourner le monde et l’économie. C’est un fait, ce sont les règles et elles ne sont pas prêtes de changer, autant être honnête avec nous-même et enlever les œillères pour avoir une vision globale de la situation.

Un patient soigné pour dépression avec des médicaments fait marcher l’économie: les laboratoires vendent leur produit, et le malade peut aller bosser pour faire rentrer de l’argent, à l’entreprise et à lui-même, pour pouvoir consommer, et ainsi de suite. Un malade coincé à la maison avec des méthodes naturelles coûte de l’argent: il ne va pas travailler, il touche des indemnités, l’entreprise en pâti, les impôts aussi et en plus il ne fait pas marcher le commerce car son pouvoir d’achat est amoindri. Tout le monde perd du temps, et le temps c’est de l’argent.

J’ai soignée ma dépression sans médicament

A l’aube de mes 30 ans, j’ai donc fait ce qu’il ne faut surtout pas faire, j’ai arrêté mon traitement du jour au lendemain. J’avais 30 ans, c’était il y a 5 ans. Fais le compte, j’ai contribué pendant 15 ans au système. Conclusion: c’est en sortant du système et en reprenant mon droit à vivre ma vie que j’ai soignée ma dépression.

J’ai décidé de m’occuper de moi et de trouver des solutions pour aller vraiment mieux, pour vivre, et non plus pour survivre coûte que coûte. Sans surprise les méthodes les plus efficaces ont aussi été les plus controversées, naturelles, coûteuses et non remboursées: le grounding, la méditation, l’art, la reprise d’études, la lecture, la sophrologie, une alimentation plus saine, une reprise sportive modérée, l’ostéopathie, la décompression vertébrale, l’ayurvédique, les huiles essentielles, les bouillottes chaudes, l’arrêt de la pilule contraceptive…

Puis l’apogée de mon changement qui allait marquer un vrai tournant dans ma vie: d’abord l’arrêt de travail pour me soulager, puis la rupture conventionnelle pour pouvoir reprendre des forces sereinement et aujourd’hui le chômage indemnisé pour me reconstruire une vie à mon image.

Je parle de ma propre dépression

Je n’ai pas rédigé cet article pour te dire d’arrêter ton traitement du jour au lendemain, mais pour témoigner de mon parcours. Chacun est libre de choisir son chemin et si tu penses que sans médicament tu ne pourras pas y arriver, c’est que le temps n’est peut-être pas encore venu. Et ce n’est pas grave, il n’y a pas de culpabilité à ressentir ou de doute à émettre et je ne remet pas du tout en question l’efficacité des médicaments pour soulager la dépression: oui, les médicaments sont efficaces dans le traitement des symptômes de la dépression.

Ce que je dis par contre, c’est que personnellement j’ai testé d’autres choses et que je me suis rendu compte qu’elles sont pour moi plus efficaces et me donnent des résultats concrets au quotidien qui me permettent de vivre ma vie plus sereinement et plus en paix avec moi-même, que ce que les médicaments m’avaient apporté.

Si j’ai réussi un sevrage forcé, c’est que j’étais convaincue que je voulais arrêter les médicaments et les séances de psy, et que j’avais en moi la force nécessaire pour le faire. J’ai été puiser au fin fond de mon corps, dans mes derniers retranchements, les plus infimes traces d’énergie.

Je n’ai pas arrêté pour ne rien faire, j’ai arrêté avec un plan de bataille: tout essayer en dehors de ce que je connaissais déjà pour ne jamais avoir à reprendre un seul cachet de ma vie, et expérimenter une vie dans laquelle je pouvais me tenir debout seule, sans avoir à compter sur un médicament ou une séance de psy. Je voulais pouvoir être libre d’être et de devenir moi, me relever dignement, par moi-même.

Le chemin a été difficile et j’ai de nombreuses fois pensé à reprendre un traitement car je savais que cela serait plus facile. Cela étant, j’ai fais délibérément le choix de prendre le chemin le plus difficile et le moins certain, car j’étais convaincue jusque dans mes tripes que ce que je trouverai au bout de cette route là serait bien plus satisfaisant que ce que j’avais déjà visité au bout de la route que je connaissais déjà.

Prends soin de Toi, car personne d’autre ne le fera vraiment, ni avec autant de conviction que toi-même.

Faites circuler!

7 réponses à « Dépression: récit de ma relation aux médicaments »

  1. Il serait intéressant de préciser qu’il existe un parcours de soins complet et gratuit en CMP (centre médico-psychologique) : psychiatre, psychologue et infirmières, certes on a moins le choix du thérapeute mais c’est gratuit et accessible à tous, et pour les enfants c’est le CMPP.

    1. Bonjour Gaëtane, merci pour cette information, c’est un parcours que je ne connaissais pas et qui ne m’a jamais été proposé, c’est bon de le savoir! Au plaisir 🙂

  2. Bonjour.
    Je découvre ton blog par hasard et cet article avec.
    J’ai moi même fais une grosse dépression au même âge : 14 ans. Bourrée de cachetons j’ai fais un petit séjour de 3 semaines dans un hôpital psy, où j’ai vu une psy atroce et une psychiatre nulle au possible. Jai pris un traitement très conséquent (une douzaine de cachets par jour ?) Pendant quelques années.
    Mais j’avoue avoir eu la joie immense, j’en ai conscience : d’avoir pu aller chez une psy formidable. Grace au bouche à oreille. Elle m’a sauvée la vie. Et elle était d’ailleurs a mon mariage ! Ce n’est pas une 2 ème maman mais c’est quelqu’un de très important pour moi… c’était une thérapie très longue et difficile mais ca en valait la peine…
    Mais rare sont les gens qui ont cette chance…
    Ton histoire résonne en moi de part ton jeune mal être… mais aussi parce que… ma belle soeur a un peu cette histoire… 10 ans dantidepresseurs… les médecins lui ont dit qu’elle en prendrait à vie ! Quelle honte…
    Elle a voulu arrêter du jour au lendemain. C’est trop risqué de mon point de vue… mais c’est sa vie.
    Enfin… On la vu dépérir plusieurs mois, quitter son mari, elles avaient 2 filles mais s’est suicidée.

    Je suis profondément choquée et traumatisée. Et très triste de l’avoir perdu.
    A cause de mon histoire : j’ai toujours considérer les anti depresseurs comme de la merde ! c’est mon avis perso. Et l’histoire de la belle soeur ne fait qu’accentuer mon ressenti.

    Je suis ravie que tu es réussie à reprendre ta vie en main ! C’est une merveilleuse victoire !!!! Sois fière de toi et croque chaque seconde de la vie qui s’offre à toi ♡
    désolée pour le roman… 😉

    1. Bonjour Alice, c’est avec beaucoup d’émotions que j’ai pris connaissance de ton commentaire, je te remercie d’avoir pris le temps de le rédiger et je t’adresse tout mon soutien dans le deuil de ta belle sœur.
      Je suis très heureuse que tu ais pu t’en sortir et trouver le soutien d’une psychothérapeute devenue un véritable pilier dans ta vie, malgré un début de médication très jeune. Les paroles se délient doucement et on entend de plus en plus de récits, parfois éprouvants, concernant la mise sous antidépresseurs de jeunes adolescents ou jeunes adultes.
      Comme je le disais dans l’article, je ne remet pas en cause l’efficacité des traitements, mais je pense en effet qu’ils ne sont ni une solution à long terme, ni une solution tout court quand on est dans une période de construction de sa propre identité.
      Je n’encourage personne à arrêter son traitement du jour au lendemain, surtout s’il s’agit d’un traitement lourd, les effets peuvent être catastrophiques. Par contre, je ne comprends pas l’acharnement qu’ont certains médecins à vouloir absolument prescrire un traitement aux antidépresseurs même quand on émet le souhait de vouloir arrêter ou d’au moins commencer un sevrage.
      Quand j’ai arrêté mon traitement, j’avais déjà réduit les doses depuis un petit moment. J’ai aussi la chance d’avoir dans ma vie un homme formidable qui a su être là et construire de vrais projets avec moi, je suis consciente que d’autres n’ont pas cette chance et que certaines personnes, malgré un soutien sans faille de leur entourage et un suivi médical rigoureux, ne s’en sortent jamais ou y laissent leur peau.
      Je suis fière de mon parcours et extrêmement reconnaissante pour cette force que j’ai réussi à puiser au fond de moi afin de sortir du gouffre, pas à pas, petit à petit et de faire de ce combat quelque chose de concret aujourd’hui, via le blog notamment et aussi via la communauté des Amazones Survivantes qui grandit chaque jour un peu plus.
      Malheureusement, je sais que je ne pourrai pas aider tout le monde et que mon champ d’action reste restreint, mais comme disait l’Abbé Pierre « on ne peut pas, sous prétexte que ce soit long et difficile, ne rien faire du tout. »
      Si des paroles comme les tiennes ou les miennes peuvent inspirer et redonner du courage, alors je crois que nous faisons, à notre échelle, quelque chose de bien.
      Merci beaucoup pour ce témoignage et au plaisir de te recroiser sur le chemin, bienvenue chez les Amazones Survivantes! 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.